« Liberté ou identité, faut-il choisir ? » retour sur la conférence d’Alain Finkielkraut

avril 7, 2014 dans Comptes-rendus par paris

 

conf-finkieVous avez fait paraître L’Identité malheureuse (Stock) il y a quelques mois, un livre qui a soulevé de violentes passions. On vous a accusé, vous le descendant de Juifs polonais déportés, de faire l’apologie d’un « nationalisme barrésien. » Avez-vous changé dans votre sentiment vis-à-vis de la France ?

 

Ni dans ma pensée, ni dans mon sentiment, il n’y a eu de revirement : je ne suis pas passé de l’hostilité à l’amour. J’ai certes longtemps vécu dans un sentiment d’indifférence accompagné de méfiance à l’égard des formes du nationalisme français quand elles allaient de pair avec un antisémitisme. Si je me réfère à Barrès aujourd’hui, ce n’est pas pour une réconciliation. J’ai lu Les familles spirituelles de la France, où, en 1917, Barrès se réconcilie avec les Juifs, car il les avait vu payer le tribut du sang dans la guerre. Mais en aucun cas, je ne peux subir le reproche d’être barrésien. Je me rappelle que dans un débat où on l’interpellait sur son antidreyfusisme, Barrès répondait : « Dreyfus est coupable, je le sais de sa race, il est couleur de traitre ». Evidemment, je n’ai jamais subis pour ma part les effets de ce nationalisme. Reste que j’ai été élevé dans la méfiance à l’égard de ses manifestations.

En tant que juif, j’ai été élevé dans l’amour inconditionnel pour Israël. Pour moi, la politique se posait en termes universalistes, et ici j’avais le sentiment de vivre dans une société plus que dans une nation. Mon identité restait juive au fond. Mais en même temps, toute ma vie intellectuelle a été placée sous le signe de Péguy qui dit qu’il faut suivre des indications sans faire de plan. Or, le problème s’est posé à moi un jour sans que je l’aie cherché : la France a fait son apparition en 1989, à l’occasion du débat sur la laïcité. A Creil, un principal avait exclu trois jeunes filles qui voulaient porter le voile en classe. Cette mesure suscita une polémique très vive : les responsables des églises dirent tout de suite leur hostilité et leur inquiétude devant le retour d’une laïcité de combat. L’archevêque de Paris, le Grand rabbin comme les chefs protestants élevèrent la voix. Les associations antiracistes, elles aussi, soutenaient les jeunes filles. Avec quelques autres, je publiai un texte sous le titre : Profs, ne capitulons pas. Le Ministre de l’Education nationale de l’époque était prêt à reculer. Il pensait alors que la République ne pouvait être menacée par cette offensive.

En 2004, l’interdiction des signes religieux ostensibles est votée, sous la houlette de Bernard Stasi, venu d’ailleurs de la communauté chrétienne. La France s’impose de plus en plus à ma réflexion car le débat s’est élargi, européanisé et même mondialisé. La France est montrée du doigt, l’Occident pointe une loi et un comportement liberticide. C’est là que je comprends que la laïcité n’est pas universelle. Si la sécularisation a eu lieu dans toute l’Europe, la France reste singulière, d’une singularité qui doit être défendue face à une offensive islamiste. La France devient pour moi un objet de civilisation à préserver. L’Europe est devenue un continent d’immigration malgré elle : quand certains l’incitent à devenir une société post-nationale pour être mieux à même de gérer l’apparition de nouvelles communautés, je pense pour moi qu’elle doit rester une nation. Car la France d’après ne sera pas métissée mais extrêmement crispée. Nous risquons d’aller jusqu’au séparatisme culturel puis territorial.

 

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Si l’on vous écoute, on peut avoir l’impression que le vieux dicton juif allemand qui disait Heureux comme Dieu en France s’inverse. Ce serait plutôt Malheureux comme Dieu en France, sous le régime de cette laïcité…

J’ai toujours été frappé par l’idée que la définition la plus profonde de la laïcité se trouve chez notre plus grand penseur chrétien, à nous Français : Pascal et sa célèbre distinction des ordres. Selon le legs de la métaphysique classique, il y aurait deux ordres, dans un partage dualiste du monde : la chair d’un côté, et le spirituel de l’autre. Mais Pascal ne s’en contente pas. Il distingue trois ordres : la chair, la charité qui procède de la grâce et entre les deux l’ordre spirituel. Il dit même qu’on ne peut les confondre. Or, la laïcité, c’est précisément l’ordre de l’esprit, celui qui est entre la chair et la charité. Cette distinction est vivante même chez ceux qui ne se réclament pas de Pascal. Elle explique le type de construction des lycées anciens aux hauts murs, qui sont parfois d’ailleurs d’anciens couvents. L’école est même appelée sanctuaire. A l’inverse, elle est aujourd’hui « le lieu d’ouverture sur la vie ». Ce n’est plus la laïcité pascalienne, celle que l’on trouvait aussi chez Péguy, celle Notre Jeunesse où, en 1911, alors qu’il est devenu catholique, il dit ne retirer aucune phrase de son œuvre. Où il rappelle que l’instituteur n’est pas le représentant d’une majorité, ni même de l’Etat, mais le représentant des poètes et de la culture qui ont fait l’humanité. La laïcité, c’est cela. Le moment où les valeurs suprêmes ne sont plus seulement religieuses mais également culturelles. C’est sa conception de la laïcité en tout cas. C’est même une singularité de la France : si identité il y a, elle n’est pas que folklorique. La littérature y a occupé une place centrale. Beaucoup le reconnaissaient jusqu’aux première décennies du XXe siècle, notamment dans l’élaboration de la langue française. L’école a un rôle de transmission de cette culture. J’en en ai bénéficié en tant qu’élève mais je me suis rendu compte que les enfants aujourd’hui n’ont plus cette chance. L’école a changé de mission. La littérature n’est plus au coeur de la représentation que la France a d’elle-même.

 

Vous faites le constat de la désaffection pour la littérature et la culture françaises. Mais quelles réponses imaginez-vous à cela ?

La France subit simultanément deux crises : celle de l’intégration d’abord. Les nouveaux arrivants refusent de jouer le jeu de l’intégration. Les rapports en témoignent depuis Les territoires perdus de la République ou encore Le rapport Aubin de 2004, et cela jusqu’aux rapports du Haut Conseil à l’Intégration. Les autorités font le choix de la reddition. Les rapports sur l’intégration de l’ère Hollande nous mènent vers une société « inclusive ». Le problème viendrait de l’intégration elle-même : intégrer, ce serait unilatéral, normatif et violent, et le français ne serait que la langue dominante. L’Ordonnance de Villers-Cotterêts a pourtant marqué l’histoire nationale, mais aussi la constitution de l’Europe.

Mais il y a aussi une crise de la transmission qui vient relayer cette crise de l’intégration. La démocratie et la technologie nous font vivre au présent. L’adolescent par exemple n’est plus jamais seul, même dans sa chambre. Pourtant, la lecture est une expérience de déconnexion. C’est grâce à elle que les morts nous parlent. Et une société est composée de plus de morts que de vivants. Mais la dynamique égalitaire de la démocratie tend à mettre toutes les pratiques et tous les discours sur le même plan. On voit le sort fait au mot de discrimination. Or, toutes les discrimination ne sont pas mauvaises. Le fait même de discriminer devient suspect. Il n’y a plus de place pour la transmission de la culture pour l’établissement des valeurs. C’est cela qui met en péril l’identité française et qui émeut chez moi le « patriotisme de compassion » dont a parlé Simone Weil. Si Simone Weil est très lue en Europe centrale, c’est par l’élaboration de ce concept, où elle parle des « petites nations », dans le sens de celles qui ont toujours été fragiles. Un concept qui peut valoir pour la France demain si elle se démet d’elle même. Mais elle y perdrait le meilleur de ce qu’elle est.

 

On a l’impression que vous avez admis la défaite de votre pensée. Gardez-vous cependant une espérance ?

Il n’a pas de réponse à cette question. C’est trop difficile. Je ne sais pas comment il serait possible de traduire aujourd’hui en termes politiques cette inquiétude. Car nous vivons dans la hantise du retour des années 30. Pour les progressistes, Hitler n’est pas mort, il revient tous les jours. Il est difficile dans ces circonstances de faire entendre le discours que j’essaie de tenir. Puisque le Front National occupe ce terrain, alors les traqueurs de la bête immonde pensent avoir raison. Le sens politique serait de dire que l’inquiétude identitaire des français est légitime. Tous les partis devraient la prendre en charge. Mais nous sommes de fait paralysés. En 2005, Le Monde publiait un article frappant, au lendemain des émeutes qui rendait compte de la difficulté d’être minoritaire chez soi. Les journaux avaient pourtant presque tous soutenu les révoltes, en parlant de mai 68 des banlieues. Il n’y avait pourtant dans ces émeutes pas de parole, pas de verbe, pas de revendications, mais beaucoup de gestes, très violents et surtout pas de femmes.

L’exercice de la mémoire en France conduit à l’oubli du présent. La problématique d’aujourd’hui est sans cesse la projection d’hier. Déjà François Furet expliquait que l’antifascisme était l’idéologie principale du communisme après la guerre. Le communisme est mort mais l’antifascisme reste présent. Quand Olivier Py ne veut pas s’occuper du festival d’Avignon si le maire est FN, il est sincère. Il y voit le retour d’Hitler. Tout ce qui le contredit est alors frappé de déni.

 

Vous dites cela aujourd’hui, mais n’avez-vous pas participé à la naissance de la repentance généralisée dans les années 80 ?

Le choix de l’antiracisme mitterrandien était un voile pour cacher ses propres défaites, et je l’ai critiqué très tôt. Nicolas Sarkozy a essayé de remettre le sujet de « l’identité nationale » sur le tapis, mais Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas tout essayé en même temps ? Il fut aussi à l’initiative d’une commission se demandant si le terme de diversité pouvait entrer dans la Constitution française. Heureusement, le Conseil constitutionnel y répondit par la négative. Sinon, la France deviendrait une auberge espagnole.

 

Et le mariage pour Tous ? Quelle est votre position ? Les réformes menacent-elles la civilisation ?

Je ne suis pas intervenu dans le débat, même si j’étais convaincu par les arguments de Frigide Barjot. La revendication de l’union civile est légitime pour moi. Mais le vrai problème est celui de la filiation. Car derrière, il y avait la PMA puis la GPA. On y va tout droit aujourd’hui. Ces pratiques se répandent dans le reste du monde, on les rapatriera en France. Il faut réveiller la droite comme la gauche conservatrice. Il s’agit de préserver et de fixer des limites. Il faut se défaire de l’enthousiasme du progrès. C’est ici qu’il faut un amour compassionnel du monde et de la terre. Suis-je de gauche ou de droite ? Je ne sais pas. En revanche, je suis intervenu sans réticences lors du débat sur l’introduction des études de genres à l’école. Jules Ferry disait qu’un instituteur ne pouvait rien dire qui puisse choquer un père de famille. La volonté de transformer les enfants en traqueurs de stéréotype est très inquiétante. Les enfants sont des nouveaux venus du monde, il faut donc les intégrer. C’est ce que dit Hannah Arendt. On veut en faire des êtres critiques de ce monde avant de les y intégrer. De plus, la différence des sexes est présente dans toute notre tradition littéraire. C’est le passé entier qui devient un stéréotype. On apprend alors aux enfants à se moquer du monde. C’est effrayant, c’est une atteinte à la civilisation. Il faudrait rompre avec cela en fondant une humanité sans aucune différence, alors que la première des différences est la différence sexuelle. Dans ce monde, toutes les positions sont désormais échangeables, il n’y a plus rien d’irréductible. Certains y voient une apothéose humaine. J’y vois personnellement une menace pour la civilisation.

 

Jacques de Guillebon pour le Cercle Charles Péguy de Paris