« Le clivage droite/gauche, mythe ou réalité ? » retour sur la conférence de Chantal Delsol

février 28, 2014 dans Comptes-rendus par paris

Chantal-DelsolConférence de Chantal Delsol, espace Bernanos, le 13 février 2014

Comment discerner les lignes de pensée de droite et de gauche ? Au-delà des partis, sur quels postulats reposent les différences profondes entre les deux bords de la politique française ? Il y a fort à parier que c’est dans leurs visions de l’homme qu’il faut les chercher. Rares sont les livres qui examinent la question sous cet angle, en particulier parce que la droite est identifiée au pétainisme et que, s’il existe bien une conscience de droite, il est plus difficile de saisir un discours de droite. Aussi la bibliographie politique se réduit-elle dans l’ensemble à des ouvrages sur la gauche et sur l’extrême-droite.

Léo Moulin proposait cependant, dans La droite, la gauche et le péché originel, une lecture intéressante de l’opposition qui structure notre vie politique. A ses yeux, la droite considère que l’homme porte en lui, indissociables, le bien et le mal, alors que la gauche, suivant l’intuition du moine Pélage, pense que le mal est historique : ayant commencé à être à une date donnée, il peut tout aussi bien cesser d’être, si l’on fait ce qu’il faut. L’homme peut donc, par sa seule action, se débarrasser du péché. (Soit dit en passant, le christianisme a eu besoin de quatre conciles pour mettre fin à ce qui lui est très tôt apparu comme une hérésie.) Or, ce qu’il faut, c’est affranchir l’homme des structures sociales qui l’ont rendu mauvais, pour qu’il redevienne bon comme dans le temps d’avant la société – on reconnaît là la position de Rousseau. Mieux, pour la gauche, l’homme est indéterminé et peut devenir ce qu’il veut, théorie héritée de Pic de la Mirandole, et dont Sartre est le porte-parole au XXe siècle.

Il y a une vingtaine d’années, pourtant, droite et gauche ont révisé leurs positions : la première a abandonné son idée de l’homme immuable, et la seconde a renoncé à créer l’homme nouveau par le constructivisme économique – mais elle a réorienté ses ambitions de transformation dans le domaine des moeurs, par le « sociétal ».

En fait, ce qui structure l’opposition entre ces courants de pensée, c’est les concepts d’enracinement et d’émancipation. Nous vivons en Occident selon un temps fléché, orienté, qui reflète notre espérance dans une amélioration. Ce qui relevait autrefois du Salut est devenu le Progrès – qui est une figure de l’émancipation.

Qu’est-ce donc que l’enracinement ? L’homme enraciné est « l’homme de toujours », celui qui à la question « Qui es-tu, Jean ? », répond « Je suis Jean, fils de Jean ». Il habite la terre, il reproduit ce qu’il a vu ses prédécesseurs faire, il honore ses ancêtres, et tient pour impayable la dette qu’il a à leur égard. Il reçoit sa loi d’une instance qui se tient au-dessus de lui, conçoit le monde comme fermé et fréquente « autrui » sans pour autant aimer « l’autre ». Sa liberté est située. En théorie, tous les habitants de la terre sont des hommes de l’enracinement. Au contraire, à la question « Qui es-tu, Jean ? », l’homme de l’émancipation répond « Je suis Jean, l’homme qui a construit ce pont. » Autonome, et non plus hétéronome, se concevant comme le reflet de son travail, il voit les modèles comme des prisons, et préfère l’Autre à autrui. Opposé à la « re-ligion », ce qui relie, il est « nég-ligent » : il laisse les liens se défaire.

Cependant, si la théorie du genre relève clairement de ce modèle, il faut se rappeler que la démarche des évêques qui convainquirent le législateur romain d’interdire aux paterfamilias de tuer leurs enfants si bon leur semblait s’y rattache aussi…

La marche de l’émancipation ressemble donc à un déploiement de la conscience, et emprunte les traits d’un progrès moral. Certaines périodes y semblent plus propices que d’autres : que l’on songe à « l’âge axial » de Jaspers (autour du Ve siècle av. J-C, et jusqu’au Christ). Il se pourrait bien que nous vivions un nouvel « âge axial », période de réflexion intense et de création féconde pour l’humanité entière.

Or nous sommes des êtres de chair, et nous vivons dans un corps qui a besoin d’enracinement. On ne peut pas parler « dans l’absolu » : il faut bien passer par une langue humaine, que ce soit le swahili, le bas-breton ou l’anglais. On ne peut pas dessiner ou peindre « dans l’absolu » : il faut bien choisir un médium, le fusain, la pointe sèche ou la sanguine. Il n’y a pas de politesse absolue : suivant la culture à laquelle on appartient, on apprendra que roter à la fin du repas est très incorrect, ou au contraire très bien vu. En tout cas, le corps n’a pas sa place dans le monde des Idées, et s’il veut apprendre quelque chose, il faut nécessairement qu’il passe par une particularité.

Pourtant, comme l’avait prévu Tocqueville, le mouvement d’émancipation est irrésistible, et même la droite n’arrive pas… à s’en émanciper. Toujours le discrédit est jeté sur l’enracinement, car son antagoniste est vu comme un jugement irrévocable de l’Histoire, contre lequel on ne saurait se prononcer sans être accusé d’injurier sa marche. Décidément, l’enracinement n’a pas le prestige de l’avenir.

Or, il existe bel et bien une émancipation pervertie, qu’on retrouve dans ce qu’Hannah Arendt nomme « dé-solation », c’est-à-dire le fait d’être « sorti de son sol », dans un arrachement qui fait qu’on ne peut plus vivre. Trotsky n’écrivait-il pas, en 1924, dans Littérature et révolution, qu’« avec la révolution, la vie est devenue un bivouac » ? Et il poursuivait ainsi : « La vie privée, les institutions les méthodes, les pensées, les sentiments, tout est devenu inhabituel, temporaire, transitoire, tout se sent précaire. Ce perpétuel bivouac, caractère épisodique de la vie, comporte en soi un élément d’accidentel, et l’accidentel porte le sceau de l’insignifiance. » Le révolutionnaire russe posait là les bases du nihilisme qui constitue l’écueil de la pensée de gauche, alors que les risques de la pensée de droite seraient plutôt le fatalisme, et le confort de ne voir dans la condition humaine que la dignité, et non plus le scandale.

Si l’on veut s’en garder, ayons à l’esprit que ce courant défend, au nom de sa croyance dans l’existence de cette condition, une anthropologie culturelle plutôt que philosophique. Autant la prise en compte des différences entre homme et femme relève de la seconde – et les contester reviendrait justement à devenir nihiliste – autant la première consiste à affirmer par exemple que la paternité, comme instance créatrice et responsable, et comme source d’autorité, est garante de la liberté individuelle.

Bref, la vocation de la droite serait peut-être, d’abord, de ne pas perdre de vue que tout dans l’existence humaine, et jusqu’à la réflexion intellectuelle, est affaire d’équilibre, et que « Qui veut faire l’ange fait la bête ». Ensuite, elle devrait sans doute répondre à ceux, fort nombreux, qui avec un certain chanteur belgo-rwandais demandent où est leur père.

Mélanie MARTIN pour le Cercle Charles Péguy de Paris