Péguy ou la continuité de l’Histoire de France

septembre 6, 2014 dans Comptes-rendus par paris

P1020780-2Le vendredi  5 septembre au soir, sous les voûtes de la Basilique Sainte-Clotilde de Paris, nous priions pour le repos de l’âme du lieutenant Charles Péguy, tombé pour la patrie à l’orée d’une guerre qui vit tomber  tant de jeunes Français sur la terre froide et boueuse, mal défendue, de leur sol natal. Ce ne fut pas une commémoration comme une autre, célébrée à l’occasion du centenaire de la Grande guerre. Au coeur sacrifice du lieutenant Charles  Péguy, dans le secret de son anéantissement terrestre, dans son sacrifice ultime, il y a une centralité qui reconnait l’importance de la « terre chemin du ciel » pour reprendre le titre d’un livre de Fabrice Hadjaj. Il y a quinze ans, à l’approche de notre vingtième anniversaire, quand tout s’achevait de se forger  dans notre esprit, la présence de Péguy ne se limita pas à des lectures. Elle fut charnelle avant d’être spirituelle. Ce fut un sentiment partagé. Par quelques rencontres improbables nous avons tenus entre nos mains le plus vieux texte, très puéril, échappé de sa plume, à l’époque de son passage au lycée d’Orléans. Nous aimions en ce temps-là nous lancer sur la route de Chartres certaines fin de semaines du printemps. Les champs de blés et les forêts d’Ile-de-France rythmaient nos marches diurnes et nos veillées nocturnes. En d’autres soirs, place du Palais-Royal, le regretté maître Jean-Marc Varaut, nous expliquait l’importance de méditer le rendez-vous raté entre Charles Péguy, Georges Sorel et Charles Maurras, tel que le philosophe Pierre Boutang l’avait mis en perspective. Cela se construisait autour d’un socialisme français extrêmement complexe à cerner. A quelques distances temporelles, le jeune romancier Sébastien Lapaque nous assénait dans des cafés du Quartier Latin des lectures inoubliables de pages extraites de Victor-Marie comte Hugo, l’un des textes clefs de ce normalien témoin enthousiaste de ce qu’avait été l’ancienne France, choisie comme mesure bien maîtrisé de sa pensée. Combien de fois, en sortant de nos cours de philosophie dans les vieux amphithéâtres de la Sorbonne  sommes-nous passés devant la boutique des Cahiers avant de rejoindre bruyamment la rue des Ecoles ? Une phrase tirée de l’Argent, suite, « La République, une et indivisible, c’est notre royaume de France », bien plus que la mystique dégradée en politique, fut la mesure de nos vingt ans. C’est cette continuité de l’Histoire de France que Jean-Pierre Chevènement évoque à sa façon, ce jeudi dans les colonnes du Figaro, en prenant  un juste prétexte de la figure et l’œuvre de Péguy. Son maître en la matière, Raoul Girardet, fut un peu le nôtre aussi. Tout ceci à un sens. Notre Péguy le Péguy dont nous faisons mémoire, est un « Péguy de combat », comme l’a célébré jadis Rémi Soulié. C’est aussi un homme, un Français, un chrétien tourmenté, qu’il ne s’agit pas d’annexer ou de récupérer, mais bien d’offrir comme modèle d’honnêteté intellectuelle et de patriotisme à ceux qui aujourd’hui expérimentent « l’enracinement » comme  la dernière réponse au nihilisme contemporain. Après avoir lu Péguy, on meurt à coup sûr pour une juste cause.

« La réforme territoriale, pour quoi faire ? » retour sur le débat entre Hervé Gaymard, Gérard-François Dumont et Jean-Christophe Fromentin

juillet 9, 2014 dans Comptes-rendus par paris

reformeterritoriale2La réforme territoriale : pour quoi faire ? avec Hervé Gaymard (Député UMP de Savoie et Président du Conseil Général de la Savoie), Gérard-François Dumont (Géographe, professeur à l’université à Paris 4-Sorbonne) et Jean-Christophe Fromantin (Député-maire UDI de Neuilly-sur-Seine)

Les intervenants se sont accordés sur la nécessité de réaliser une réforme des collectivités territoriales mais ont également rejeté – de concert – la manière avec laquelle le gouvernement menait actuellement le projet. La simplification du réseau administratif, les économies attrayantes et une décentralisation des activités peuvent paraître des atouts séduisants de la loi, à condition que cela soit mené de manière intelligible et justifiée.

 

Hervé Gaymard a tenu à dénoncer les idées reçues quant aux bénéfices de cette loi ; les économies promises par ce projet de loi seraient un leurre, engendrant surtout des restrictions budgétaires sur les services à la population. Le député, qui sera également rapporteur de la loi à l’automne, souligne qu’elle ne tient pas compte de la diversité du territoire et que la création de tels nano-états fait fi des préoccupations sociales et identitaires ; qui peut, par exemple, revendiquer une identité Rhône-Alpine ? La désignation des élus par les partis s’inscrira également dans cette absence totale d’intérêt de la population locale. Les solutions proposées par l’élu sont le retour des conseillers territoriaux, le renforcement des compétences obligatoires en région et la valorisation de la région suivant son domaine de compétence (culture, tourisme, …) afin que la décentralisation soit active et efficiente.

Cette réforme est selon Jean-Christophe Fromantin un faux sujet du Président, qui reste muet lorsque lui est posée la question de l’enjeu de cette loi. L’urgence avec laquelle le gouvernement essaie de faire passer le projet de loi est visible par une scission de celui-ci en deux temps : un premier texte présenté avant les échéances des élections territoriales, le second en octobre prochain. L’élu UDI insiste surtout sur la nécessité d’opérer ces fusions de manière à organiser la France pour répondre à la mondialisation. Cette remarque soulève la question de l’Histoire du découpage géographique français : certes, l’autarcie n’est pas, en termes économiques, un projet permettant une croissance viable à l’ère de la mondialisation mais le facteur essentiellement économique de ce phénomène doit-il s’opérer au détriment des identités régionales, entraînant des déséquilibres identitaires pour répondre à une seule demande de productivité ? M. Fromantin en conclut, quoiqu’il en soit, que la fusion doit être régie de manière complémentaire, réunissant les régions productrices de services et celles agissant dans le secteur primaire et secondaire.

Gérard-François Dumont a quant à lui recherché les justificatifs d’une telle réforme ; la taille critique de la « grande région européenne » n’a aucun sens en termes démographique, géographique et économique. Il existe dans les pays de l’Union Européenne de nombreuses régions dont le nombre d’habitants, la taille ou les rendements économiques sont inférieurs à celles des plus petites régions françaises, sans que soit envisagée une telle réforme. Les économies engendrées par cette réforme sont, selon lui, factices puisque le coût directe (dont la rétroactivité se mesure sur quatre à cinq ans), comprennent le paiement des aménagements des fusions et des élus passant du temps sur cette motion au lieu d’utiliser celui-ci à la valorisation de leur territoire. A quoi s’ajoute le coût de la fusion, entraînant une hausse des charges importantes. En termes géographiques, la fusion de régions peut également poser le problème de capitales : quelle ville choisir comme capitale quand existent de grandes villes dans les deux cellules souhaitant opérer une synergie ? Et M. Dumont de conclure « il faut penser mondial et agir local » pour réussir une véritable réforme territoriale.

 

« Liberté ou identité, faut-il choisir ? » retour sur la conférence d’Alain Finkielkraut

avril 7, 2014 dans Comptes-rendus par paris

 

conf-finkieVous avez fait paraître L’Identité malheureuse (Stock) il y a quelques mois, un livre qui a soulevé de violentes passions. On vous a accusé, vous le descendant de Juifs polonais déportés, de faire l’apologie d’un « nationalisme barrésien. » Avez-vous changé dans votre sentiment vis-à-vis de la France ?

 

Ni dans ma pensée, ni dans mon sentiment, il n’y a eu de revirement : je ne suis pas passé de l’hostilité à l’amour. J’ai certes longtemps vécu dans un sentiment d’indifférence accompagné de méfiance à l’égard des formes du nationalisme français quand elles allaient de pair avec un antisémitisme. Si je me réfère à Barrès aujourd’hui, ce n’est pas pour une réconciliation. J’ai lu Les familles spirituelles de la France, où, en 1917, Barrès se réconcilie avec les Juifs, car il les avait vu payer le tribut du sang dans la guerre. Mais en aucun cas, je ne peux subir le reproche d’être barrésien. Je me rappelle que dans un débat où on l’interpellait sur son antidreyfusisme, Barrès répondait : « Dreyfus est coupable, je le sais de sa race, il est couleur de traitre ». Evidemment, je n’ai jamais subis pour ma part les effets de ce nationalisme. Reste que j’ai été élevé dans la méfiance à l’égard de ses manifestations.

En tant que juif, j’ai été élevé dans l’amour inconditionnel pour Israël. Pour moi, la politique se posait en termes universalistes, et ici j’avais le sentiment de vivre dans une société plus que dans une nation. Mon identité restait juive au fond. Mais en même temps, toute ma vie intellectuelle a été placée sous le signe de Péguy qui dit qu’il faut suivre des indications sans faire de plan. Or, le problème s’est posé à moi un jour sans que je l’aie cherché : la France a fait son apparition en 1989, à l’occasion du débat sur la laïcité. A Creil, un principal avait exclu trois jeunes filles qui voulaient porter le voile en classe. Cette mesure suscita une polémique très vive : les responsables des églises dirent tout de suite leur hostilité et leur inquiétude devant le retour d’une laïcité de combat. L’archevêque de Paris, le Grand rabbin comme les chefs protestants élevèrent la voix. Les associations antiracistes, elles aussi, soutenaient les jeunes filles. Avec quelques autres, je publiai un texte sous le titre : Profs, ne capitulons pas. Le Ministre de l’Education nationale de l’époque était prêt à reculer. Il pensait alors que la République ne pouvait être menacée par cette offensive.

En 2004, l’interdiction des signes religieux ostensibles est votée, sous la houlette de Bernard Stasi, venu d’ailleurs de la communauté chrétienne. La France s’impose de plus en plus à ma réflexion car le débat s’est élargi, européanisé et même mondialisé. La France est montrée du doigt, l’Occident pointe une loi et un comportement liberticide. C’est là que je comprends que la laïcité n’est pas universelle. Si la sécularisation a eu lieu dans toute l’Europe, la France reste singulière, d’une singularité qui doit être défendue face à une offensive islamiste. La France devient pour moi un objet de civilisation à préserver. L’Europe est devenue un continent d’immigration malgré elle : quand certains l’incitent à devenir une société post-nationale pour être mieux à même de gérer l’apparition de nouvelles communautés, je pense pour moi qu’elle doit rester une nation. Car la France d’après ne sera pas métissée mais extrêmement crispée. Nous risquons d’aller jusqu’au séparatisme culturel puis territorial.

 

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Si l’on vous écoute, on peut avoir l’impression que le vieux dicton juif allemand qui disait Heureux comme Dieu en France s’inverse. Ce serait plutôt Malheureux comme Dieu en France, sous le régime de cette laïcité…

J’ai toujours été frappé par l’idée que la définition la plus profonde de la laïcité se trouve chez notre plus grand penseur chrétien, à nous Français : Pascal et sa célèbre distinction des ordres. Selon le legs de la métaphysique classique, il y aurait deux ordres, dans un partage dualiste du monde : la chair d’un côté, et le spirituel de l’autre. Mais Pascal ne s’en contente pas. Il distingue trois ordres : la chair, la charité qui procède de la grâce et entre les deux l’ordre spirituel. Il dit même qu’on ne peut les confondre. Or, la laïcité, c’est précisément l’ordre de l’esprit, celui qui est entre la chair et la charité. Cette distinction est vivante même chez ceux qui ne se réclament pas de Pascal. Elle explique le type de construction des lycées anciens aux hauts murs, qui sont parfois d’ailleurs d’anciens couvents. L’école est même appelée sanctuaire. A l’inverse, elle est aujourd’hui « le lieu d’ouverture sur la vie ». Ce n’est plus la laïcité pascalienne, celle que l’on trouvait aussi chez Péguy, celle Notre Jeunesse où, en 1911, alors qu’il est devenu catholique, il dit ne retirer aucune phrase de son œuvre. Où il rappelle que l’instituteur n’est pas le représentant d’une majorité, ni même de l’Etat, mais le représentant des poètes et de la culture qui ont fait l’humanité. La laïcité, c’est cela. Le moment où les valeurs suprêmes ne sont plus seulement religieuses mais également culturelles. C’est sa conception de la laïcité en tout cas. C’est même une singularité de la France : si identité il y a, elle n’est pas que folklorique. La littérature y a occupé une place centrale. Beaucoup le reconnaissaient jusqu’aux première décennies du XXe siècle, notamment dans l’élaboration de la langue française. L’école a un rôle de transmission de cette culture. J’en en ai bénéficié en tant qu’élève mais je me suis rendu compte que les enfants aujourd’hui n’ont plus cette chance. L’école a changé de mission. La littérature n’est plus au coeur de la représentation que la France a d’elle-même.

 

Vous faites le constat de la désaffection pour la littérature et la culture françaises. Mais quelles réponses imaginez-vous à cela ?

La France subit simultanément deux crises : celle de l’intégration d’abord. Les nouveaux arrivants refusent de jouer le jeu de l’intégration. Les rapports en témoignent depuis Les territoires perdus de la République ou encore Le rapport Aubin de 2004, et cela jusqu’aux rapports du Haut Conseil à l’Intégration. Les autorités font le choix de la reddition. Les rapports sur l’intégration de l’ère Hollande nous mènent vers une société « inclusive ». Le problème viendrait de l’intégration elle-même : intégrer, ce serait unilatéral, normatif et violent, et le français ne serait que la langue dominante. L’Ordonnance de Villers-Cotterêts a pourtant marqué l’histoire nationale, mais aussi la constitution de l’Europe.

Mais il y a aussi une crise de la transmission qui vient relayer cette crise de l’intégration. La démocratie et la technologie nous font vivre au présent. L’adolescent par exemple n’est plus jamais seul, même dans sa chambre. Pourtant, la lecture est une expérience de déconnexion. C’est grâce à elle que les morts nous parlent. Et une société est composée de plus de morts que de vivants. Mais la dynamique égalitaire de la démocratie tend à mettre toutes les pratiques et tous les discours sur le même plan. On voit le sort fait au mot de discrimination. Or, toutes les discrimination ne sont pas mauvaises. Le fait même de discriminer devient suspect. Il n’y a plus de place pour la transmission de la culture pour l’établissement des valeurs. C’est cela qui met en péril l’identité française et qui émeut chez moi le « patriotisme de compassion » dont a parlé Simone Weil. Si Simone Weil est très lue en Europe centrale, c’est par l’élaboration de ce concept, où elle parle des « petites nations », dans le sens de celles qui ont toujours été fragiles. Un concept qui peut valoir pour la France demain si elle se démet d’elle même. Mais elle y perdrait le meilleur de ce qu’elle est.

 

On a l’impression que vous avez admis la défaite de votre pensée. Gardez-vous cependant une espérance ?

Il n’a pas de réponse à cette question. C’est trop difficile. Je ne sais pas comment il serait possible de traduire aujourd’hui en termes politiques cette inquiétude. Car nous vivons dans la hantise du retour des années 30. Pour les progressistes, Hitler n’est pas mort, il revient tous les jours. Il est difficile dans ces circonstances de faire entendre le discours que j’essaie de tenir. Puisque le Front National occupe ce terrain, alors les traqueurs de la bête immonde pensent avoir raison. Le sens politique serait de dire que l’inquiétude identitaire des français est légitime. Tous les partis devraient la prendre en charge. Mais nous sommes de fait paralysés. En 2005, Le Monde publiait un article frappant, au lendemain des émeutes qui rendait compte de la difficulté d’être minoritaire chez soi. Les journaux avaient pourtant presque tous soutenu les révoltes, en parlant de mai 68 des banlieues. Il n’y avait pourtant dans ces émeutes pas de parole, pas de verbe, pas de revendications, mais beaucoup de gestes, très violents et surtout pas de femmes.

L’exercice de la mémoire en France conduit à l’oubli du présent. La problématique d’aujourd’hui est sans cesse la projection d’hier. Déjà François Furet expliquait que l’antifascisme était l’idéologie principale du communisme après la guerre. Le communisme est mort mais l’antifascisme reste présent. Quand Olivier Py ne veut pas s’occuper du festival d’Avignon si le maire est FN, il est sincère. Il y voit le retour d’Hitler. Tout ce qui le contredit est alors frappé de déni.

 

Vous dites cela aujourd’hui, mais n’avez-vous pas participé à la naissance de la repentance généralisée dans les années 80 ?

Le choix de l’antiracisme mitterrandien était un voile pour cacher ses propres défaites, et je l’ai critiqué très tôt. Nicolas Sarkozy a essayé de remettre le sujet de « l’identité nationale » sur le tapis, mais Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas tout essayé en même temps ? Il fut aussi à l’initiative d’une commission se demandant si le terme de diversité pouvait entrer dans la Constitution française. Heureusement, le Conseil constitutionnel y répondit par la négative. Sinon, la France deviendrait une auberge espagnole.

 

Et le mariage pour Tous ? Quelle est votre position ? Les réformes menacent-elles la civilisation ?

Je ne suis pas intervenu dans le débat, même si j’étais convaincu par les arguments de Frigide Barjot. La revendication de l’union civile est légitime pour moi. Mais le vrai problème est celui de la filiation. Car derrière, il y avait la PMA puis la GPA. On y va tout droit aujourd’hui. Ces pratiques se répandent dans le reste du monde, on les rapatriera en France. Il faut réveiller la droite comme la gauche conservatrice. Il s’agit de préserver et de fixer des limites. Il faut se défaire de l’enthousiasme du progrès. C’est ici qu’il faut un amour compassionnel du monde et de la terre. Suis-je de gauche ou de droite ? Je ne sais pas. En revanche, je suis intervenu sans réticences lors du débat sur l’introduction des études de genres à l’école. Jules Ferry disait qu’un instituteur ne pouvait rien dire qui puisse choquer un père de famille. La volonté de transformer les enfants en traqueurs de stéréotype est très inquiétante. Les enfants sont des nouveaux venus du monde, il faut donc les intégrer. C’est ce que dit Hannah Arendt. On veut en faire des êtres critiques de ce monde avant de les y intégrer. De plus, la différence des sexes est présente dans toute notre tradition littéraire. C’est le passé entier qui devient un stéréotype. On apprend alors aux enfants à se moquer du monde. C’est effrayant, c’est une atteinte à la civilisation. Il faudrait rompre avec cela en fondant une humanité sans aucune différence, alors que la première des différences est la différence sexuelle. Dans ce monde, toutes les positions sont désormais échangeables, il n’y a plus rien d’irréductible. Certains y voient une apothéose humaine. J’y vois personnellement une menace pour la civilisation.

 

Jacques de Guillebon pour le Cercle Charles Péguy de Paris

Retour sur la Causerie avec Pierre-Edouard Ducray : Retraites et liens intergénérationnels

mars 14, 2014 dans Comptes-rendus par paris

du-crayRetraites et liens intergénérationnels

Les liens intergénérationnels étaient tissés bien avant l’avènement de l’État-providence. Le terme retraite, entendu dans le sens d’une personne qui ne travaille plus et qui touche une pension, n’apparaît qu’en 1870.

 

La Problématique:

Du fait de la baisse de la natalité et de l’augmentation de l’espérance de vie, l’État et la sécurité sociale, qui ont la haute main sur les retraites, sont confrontés à un défi sans précédent : garantir, passé l’âge de 60 ans, la rente universelle pour tous, sans asphyxier l’économie ou provoquer le sursaut de ceux qui vont devoir payer le prix des promesses passées : les jeunes

 

Genèse de l’« État-providence » de la retraite

-1853 : Un an et demi après le coup d’État, la loi impériale du 9 juin instaure un régime de retraite pour l’ensemble des fonctionnaires d’État financé directement par le Budget. Les grands principes de cette loi sont toujours en vigueur aujourd’hui

-1910 : La loi « Viviani » du 5 avril instaure un régime de retraite par capitalisation pour tous les salariés qui gagnent moins de 3 000 francs par an, mais elle ne sera jamais totalement appliquée

-1930 : La loi « Laval » du 30 avril instaure un nouveau régime général pour tous les salariés qui gagnent moins de 15 000 francs par an

-1941 : La loi « Belin » du 14 mars organise, dans ce régime, le basculement intégral de la capitalisation à la répartition.

-1945 : Les ordonnances des 4 et 17 octobre 1945 et la loi du 22 mai 1946 planifient la généralisation de la retraite obligatoire à l’ensemble des travailleurs – quels que soient leurs revenus – et confirment le choix de la répartition.

 

Chiffres clés

Les retraites versées sur fonds publics, représentent

  • 16,17 millions de retraités pour un peu plus de 28 millions de cotisants. Soit, retraités et cotisants confondus, plus de 44 millions de numéros de “sécu” gérés par l’administration publique des retraites
  • 265 milliards d’euros par an. Les retraites sont ainsi devenues le premier poste de dépenses publiques, devant les dépenses de santé (162 milliards d’euros) et loin devant celles des ministères régaliens : Défense (42 milliards d’euros), Justice (8,8 milliards d’euros), etc.
  • 42 fois les versements des régimes de retraite libres (gérés par capitalisation. (Perp, Perco, contrats « Madelin », etc.) qui s’élèvent à 6,3 milliards d’euros
  • 8 000 à 10 000 milliards d’euros d’engagements retraite* qui s’ajoutent aux 2 000 milliards d’euros de dette publique
  • En moyenne, après une carrière complète, la retraite est de 2 382 euros par mois pour les fonctionnaires, 1 704 euros pour les salariés du privé et 683 euros pour les indépendants

 

Des systèmes complexes

Les systèmes de retraite français sont composés d’une « mosaïque de régimes » obligatoires. En tout, la sécurité sociale en répertorie 46 mais, dans la réalité, ils sont beaucoup plus nombreux. Il faut y ajouter une multitude de petits régimes spéciaux comme ceux des parlementaires ou du Conseil économique,

Chaque régime dispose de sa technostructure et d’un conseil d’administration où siègent, le plus souvent, des représentants de l’État et des organisations professionnelles et syndicales. Exemple : le seul régime complémentaire des salariés du privé AGIRC-ARRCO compte 1 350 sièges d’administrateurs

À la retraite, un simple « affilié » dépend, selon les cas, de 1 à 3 régimes aux règles différentes. Mais, si au cours de sa carrière, il a changé de métier pour devenir salarié, profession libérale ou entrepreneur, c’est bien plus. Sa retraite devient alors imprévisible et pratiquement incalculable. À ce jeu, ceux que l’administration désigne comme des « polypensionnés » perdent souvent des droits. Ils sont alors victimes de la complexité de règles disparates et du défaut de coordination des administrations

Une absence d’équité

Dans les régimes du secteur privé (salariés, professions libérales, indépendants, agriculteurs, etc.), les cotisations augmentent régulièrement. Aujourd’hui, un salarié cotise à hauteur de 26,5 % de ses revenus (17) et le gouvernement va progressivement porter ce taux à 27 %. Dans les régimes spéciaux du secteur public (fonctionnaires, EDF, GDF, SNCF, RATP, etc.), aucune cotisation réelle n’est prélevée sur les traitements. Les pensions sont budgétisées; autrement dit, elles sont en grande partie prises en charge par le contribuable.

Dans les régimes du privé, la retraite est vite plafonnée ou calculée à partir des cotisations versées au cours de l’ensemble de la carrière (ex : régimes complémentaires des salariés), sans garantie du niveau de la pension qui baisse au fil des générations. Dans les régimes spéciaux du secteur public, la retraite est calculée à partir des meilleurs traitements d’activité (six derniers mois) et, pour une carrière complète, la pension est garantie – sur fonds publics – à 75 % minimum des derniers traitements

 

La faillite d’un programme

Demain, les jeunes générations devront financer les retraites de leurs parents et de leurs grands-parents, la dette publique et ses intérêts ; sans compter les dépenses sociales liées à la « vraie vieillesse », la dépendance.

 

Les systèmes de retraite sont confrontés à une double pression démographique :

. L’augmentation de l’espérance de vie (depuis 1950 : +1,3 an tous les 10 ans)

. L’arrivée massive à la retraite des générations du « baby-boom » d’après-guerre.

 

Malgré les « réformes » successives, les déficits explosent :

.Dans les régimes financés par l’impôt, l’État a renoncé explicitement à endiguer les dépenses retraite qui viennent directement nourrir la dette publique.

.Dans les régimes qui fonctionnent en répartition, les cotisations – pourtant en hausse – ne suffisent plus. Depuis 2005, le seul régime de base des salariés (CNAV) a cumulé 45 milliards d’euros de déficit, alors même que les ressources extérieures (taxes affectées, transfert des autres branches de la Sécurité sociale) couvrent une part de plus en plus importante de ses dépenses. Or, la population française continue de vieillir.

 

Les voies de la réforme

Tous les pays européens sont confrontés à un vieillissement de leur population. Or, tous ont entamé de grandes réformes structurelles, à l’exception de la France. Elles s’articulent autour de quatre axes fondamentaux.

  1. Équité intragénérationnelle: fin des régimes spéciaux et consécration du principe « à contribution égale, pension égale ».
  2. Équité intergénérationnelle: plafonnement des cotisations affectées à la répartition et développement de la capitalisation.«
  3. Soutenabilité » financière : les pensions sont fixées en fonction des cotisations prélevées, du nombre de retraités et de leur espérance de vie. En France, à l’inverse, les recettes sont toujours censées suivre les dépenses, ce qui génère des déficits structurels que les prochaines générations devront rembourser.
  4. Rationalisation des coûts: les technostructures sont fusionnées pour alléger les frais administratifs et faciliter les contrôles de gestion. Même l’Italie qui comptait comme la France de nombreux régimes de retraite s’y est mise.

 

En Allemagne, patrie de Bismarck et de l’État-providence, les cotisations obligatoires sont plafonnées à 20 % des revenus et chaque famille est encouragée à épargner. La réforme a été entreprise par la coalition rouge-verte du chancelier Schröder (2001).

En Suède, pays qui rivalise avec la France pour les prélèvements obligatoires, la cotisation affectée à la répartition est plafonnée à 16 % des revenus.

 

En continuant à augmenter les cotisations, la France fait figure d’exception. C’est le dernier pays à reporter, sans limite, les charges retraite sur les jeunes générations.

 

Définitions :

  • Budgétisation : système de financement des retraites dans lequel les pensions sont directement financées par les fonds de l’employeur, le plus souvent en situation de monopole public. In fine, les pensions sont payées par l’impôt et, donc, le contribuable.
  • Capitalisation : système de financement des retraites dans lequel les cotisations sont épargnées pour financer, à terme, les prestations des cotisants. À la retraite, ces derniers bénéficient alors du capital et de ses intérêts
  • Engagements retraite : il s’agit, en l’état actuel de la réglementation, de l’ensemble des créances des retraités et des cotisants sur les caisses de retraite par répartition. À l’instar de la dette publique, leur poids pèse sur les jeunes générations.
  • État-providence : terme qui désigne l’intervention de l’État dans le champ économique et social. En pleine expansion tout au long du XXe siècle, cette conception de l’État s’oppose alors à celle, classique, de l’État régalien (ou gendarme) assurant simplement les fonctions régaliennes : justice, défense et police.
  • Répartition : système de financement des retraites dans lequel les cotisations obligatoires des actifs sont immédiatement redistribuées sous forme de rentes aux retraités du moment.

« Le clivage droite/gauche, mythe ou réalité ? » retour sur la conférence de Chantal Delsol

février 28, 2014 dans Comptes-rendus par paris

Chantal-DelsolConférence de Chantal Delsol, espace Bernanos, le 13 février 2014

Comment discerner les lignes de pensée de droite et de gauche ? Au-delà des partis, sur quels postulats reposent les différences profondes entre les deux bords de la politique française ? Il y a fort à parier que c’est dans leurs visions de l’homme qu’il faut les chercher. Rares sont les livres qui examinent la question sous cet angle, en particulier parce que la droite est identifiée au pétainisme et que, s’il existe bien une conscience de droite, il est plus difficile de saisir un discours de droite. Aussi la bibliographie politique se réduit-elle dans l’ensemble à des ouvrages sur la gauche et sur l’extrême-droite.

Léo Moulin proposait cependant, dans La droite, la gauche et le péché originel, une lecture intéressante de l’opposition qui structure notre vie politique. A ses yeux, la droite considère que l’homme porte en lui, indissociables, le bien et le mal, alors que la gauche, suivant l’intuition du moine Pélage, pense que le mal est historique : ayant commencé à être à une date donnée, il peut tout aussi bien cesser d’être, si l’on fait ce qu’il faut. L’homme peut donc, par sa seule action, se débarrasser du péché. (Soit dit en passant, le christianisme a eu besoin de quatre conciles pour mettre fin à ce qui lui est très tôt apparu comme une hérésie.) Or, ce qu’il faut, c’est affranchir l’homme des structures sociales qui l’ont rendu mauvais, pour qu’il redevienne bon comme dans le temps d’avant la société – on reconnaît là la position de Rousseau. Mieux, pour la gauche, l’homme est indéterminé et peut devenir ce qu’il veut, théorie héritée de Pic de la Mirandole, et dont Sartre est le porte-parole au XXe siècle.

Il y a une vingtaine d’années, pourtant, droite et gauche ont révisé leurs positions : la première a abandonné son idée de l’homme immuable, et la seconde a renoncé à créer l’homme nouveau par le constructivisme économique – mais elle a réorienté ses ambitions de transformation dans le domaine des moeurs, par le « sociétal ».

En fait, ce qui structure l’opposition entre ces courants de pensée, c’est les concepts d’enracinement et d’émancipation. Nous vivons en Occident selon un temps fléché, orienté, qui reflète notre espérance dans une amélioration. Ce qui relevait autrefois du Salut est devenu le Progrès – qui est une figure de l’émancipation.

Qu’est-ce donc que l’enracinement ? L’homme enraciné est « l’homme de toujours », celui qui à la question « Qui es-tu, Jean ? », répond « Je suis Jean, fils de Jean ». Il habite la terre, il reproduit ce qu’il a vu ses prédécesseurs faire, il honore ses ancêtres, et tient pour impayable la dette qu’il a à leur égard. Il reçoit sa loi d’une instance qui se tient au-dessus de lui, conçoit le monde comme fermé et fréquente « autrui » sans pour autant aimer « l’autre ». Sa liberté est située. En théorie, tous les habitants de la terre sont des hommes de l’enracinement. Au contraire, à la question « Qui es-tu, Jean ? », l’homme de l’émancipation répond « Je suis Jean, l’homme qui a construit ce pont. » Autonome, et non plus hétéronome, se concevant comme le reflet de son travail, il voit les modèles comme des prisons, et préfère l’Autre à autrui. Opposé à la « re-ligion », ce qui relie, il est « nég-ligent » : il laisse les liens se défaire.

Cependant, si la théorie du genre relève clairement de ce modèle, il faut se rappeler que la démarche des évêques qui convainquirent le législateur romain d’interdire aux paterfamilias de tuer leurs enfants si bon leur semblait s’y rattache aussi…

La marche de l’émancipation ressemble donc à un déploiement de la conscience, et emprunte les traits d’un progrès moral. Certaines périodes y semblent plus propices que d’autres : que l’on songe à « l’âge axial » de Jaspers (autour du Ve siècle av. J-C, et jusqu’au Christ). Il se pourrait bien que nous vivions un nouvel « âge axial », période de réflexion intense et de création féconde pour l’humanité entière.

Or nous sommes des êtres de chair, et nous vivons dans un corps qui a besoin d’enracinement. On ne peut pas parler « dans l’absolu » : il faut bien passer par une langue humaine, que ce soit le swahili, le bas-breton ou l’anglais. On ne peut pas dessiner ou peindre « dans l’absolu » : il faut bien choisir un médium, le fusain, la pointe sèche ou la sanguine. Il n’y a pas de politesse absolue : suivant la culture à laquelle on appartient, on apprendra que roter à la fin du repas est très incorrect, ou au contraire très bien vu. En tout cas, le corps n’a pas sa place dans le monde des Idées, et s’il veut apprendre quelque chose, il faut nécessairement qu’il passe par une particularité.

Pourtant, comme l’avait prévu Tocqueville, le mouvement d’émancipation est irrésistible, et même la droite n’arrive pas… à s’en émanciper. Toujours le discrédit est jeté sur l’enracinement, car son antagoniste est vu comme un jugement irrévocable de l’Histoire, contre lequel on ne saurait se prononcer sans être accusé d’injurier sa marche. Décidément, l’enracinement n’a pas le prestige de l’avenir.

Or, il existe bel et bien une émancipation pervertie, qu’on retrouve dans ce qu’Hannah Arendt nomme « dé-solation », c’est-à-dire le fait d’être « sorti de son sol », dans un arrachement qui fait qu’on ne peut plus vivre. Trotsky n’écrivait-il pas, en 1924, dans Littérature et révolution, qu’« avec la révolution, la vie est devenue un bivouac » ? Et il poursuivait ainsi : « La vie privée, les institutions les méthodes, les pensées, les sentiments, tout est devenu inhabituel, temporaire, transitoire, tout se sent précaire. Ce perpétuel bivouac, caractère épisodique de la vie, comporte en soi un élément d’accidentel, et l’accidentel porte le sceau de l’insignifiance. » Le révolutionnaire russe posait là les bases du nihilisme qui constitue l’écueil de la pensée de gauche, alors que les risques de la pensée de droite seraient plutôt le fatalisme, et le confort de ne voir dans la condition humaine que la dignité, et non plus le scandale.

Si l’on veut s’en garder, ayons à l’esprit que ce courant défend, au nom de sa croyance dans l’existence de cette condition, une anthropologie culturelle plutôt que philosophique. Autant la prise en compte des différences entre homme et femme relève de la seconde – et les contester reviendrait justement à devenir nihiliste – autant la première consiste à affirmer par exemple que la paternité, comme instance créatrice et responsable, et comme source d’autorité, est garante de la liberté individuelle.

Bref, la vocation de la droite serait peut-être, d’abord, de ne pas perdre de vue que tout dans l’existence humaine, et jusqu’à la réflexion intellectuelle, est affaire d’équilibre, et que « Qui veut faire l’ange fait la bête ». Ensuite, elle devrait sans doute répondre à ceux, fort nombreux, qui avec un certain chanteur belgo-rwandais demandent où est leur père.

Mélanie MARTIN pour le Cercle Charles Péguy de Paris