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« La réforme territoriale, pour quoi faire ? » retour sur le débat entre Hervé Gaymard, Gérard-François Dumont et Jean-Christophe Fromentin

juillet 9, 2014 dans Comptes-rendus par paris

reformeterritoriale2La réforme territoriale : pour quoi faire ? avec Hervé Gaymard (Député UMP de Savoie et Président du Conseil Général de la Savoie), Gérard-François Dumont (Géographe, professeur à l’université à Paris 4-Sorbonne) et Jean-Christophe Fromantin (Député-maire UDI de Neuilly-sur-Seine)

Les intervenants se sont accordés sur la nécessité de réaliser une réforme des collectivités territoriales mais ont également rejeté – de concert – la manière avec laquelle le gouvernement menait actuellement le projet. La simplification du réseau administratif, les économies attrayantes et une décentralisation des activités peuvent paraître des atouts séduisants de la loi, à condition que cela soit mené de manière intelligible et justifiée.

 

Hervé Gaymard a tenu à dénoncer les idées reçues quant aux bénéfices de cette loi ; les économies promises par ce projet de loi seraient un leurre, engendrant surtout des restrictions budgétaires sur les services à la population. Le député, qui sera également rapporteur de la loi à l’automne, souligne qu’elle ne tient pas compte de la diversité du territoire et que la création de tels nano-états fait fi des préoccupations sociales et identitaires ; qui peut, par exemple, revendiquer une identité Rhône-Alpine ? La désignation des élus par les partis s’inscrira également dans cette absence totale d’intérêt de la population locale. Les solutions proposées par l’élu sont le retour des conseillers territoriaux, le renforcement des compétences obligatoires en région et la valorisation de la région suivant son domaine de compétence (culture, tourisme, …) afin que la décentralisation soit active et efficiente.

Cette réforme est selon Jean-Christophe Fromantin un faux sujet du Président, qui reste muet lorsque lui est posée la question de l’enjeu de cette loi. L’urgence avec laquelle le gouvernement essaie de faire passer le projet de loi est visible par une scission de celui-ci en deux temps : un premier texte présenté avant les échéances des élections territoriales, le second en octobre prochain. L’élu UDI insiste surtout sur la nécessité d’opérer ces fusions de manière à organiser la France pour répondre à la mondialisation. Cette remarque soulève la question de l’Histoire du découpage géographique français : certes, l’autarcie n’est pas, en termes économiques, un projet permettant une croissance viable à l’ère de la mondialisation mais le facteur essentiellement économique de ce phénomène doit-il s’opérer au détriment des identités régionales, entraînant des déséquilibres identitaires pour répondre à une seule demande de productivité ? M. Fromantin en conclut, quoiqu’il en soit, que la fusion doit être régie de manière complémentaire, réunissant les régions productrices de services et celles agissant dans le secteur primaire et secondaire.

Gérard-François Dumont a quant à lui recherché les justificatifs d’une telle réforme ; la taille critique de la « grande région européenne » n’a aucun sens en termes démographique, géographique et économique. Il existe dans les pays de l’Union Européenne de nombreuses régions dont le nombre d’habitants, la taille ou les rendements économiques sont inférieurs à celles des plus petites régions françaises, sans que soit envisagée une telle réforme. Les économies engendrées par cette réforme sont, selon lui, factices puisque le coût directe (dont la rétroactivité se mesure sur quatre à cinq ans), comprennent le paiement des aménagements des fusions et des élus passant du temps sur cette motion au lieu d’utiliser celui-ci à la valorisation de leur territoire. A quoi s’ajoute le coût de la fusion, entraînant une hausse des charges importantes. En termes géographiques, la fusion de régions peut également poser le problème de capitales : quelle ville choisir comme capitale quand existent de grandes villes dans les deux cellules souhaitant opérer une synergie ? Et M. Dumont de conclure « il faut penser mondial et agir local » pour réussir une véritable réforme territoriale.

 

Les enjeux de la réforme territoriale

juin 26, 2014 dans Actualité par paris

Dessin-humoristique-RTjpgDeux points nous semblent nécessaires à aborder : le fond et le calendrier. Concernant l’organisation territoriale, prenons successivement chacun des échelons. Il nous paraît indispensable de renforcer l’intercommunalité. La commune doit être préservée, contrairement à ce que souhaite par exemple François Fillon, car elle est la base d’identité de nos territoires notamment ruraux et permet l’existence d’une véritable proximité. Une piste pourrait être de diminuer le nombre de membres des conseils municipaux.
Le mouvement intercommunal doit être encouragé. Des actions ont déjà été conduites à travers les schémas départementaux. Malheureusement les services déconcentrés de l’Etat n’ont pas toujours suivi la volonté des élus locaux. L’évolution de l’intercommunalité doit être fortement appuyé, peut être en particulier en laissant l’initiative aux communes intéressées et aux structures déjà existantes s’agissant de fusions. Le processus des Schémas Départementaux de Coopération Intercommunale est lourd et l’action des services de l’Etat souvent paralysante. Nous devons également saisir l’occasion pour toiletter le système des syndicats intercommunaux pas toujours cohérents et certainement trop nombreux.

Nous sommes favorables à un mouvement conduisant à terme à une disparition des départements. Certes les Français y sont attachés. Mais sans doute plus comme référence historique que comme une réalité politico-administrative. Les compétences exercées actuellement par les départements pourraient sans problème être réparties entre les régions (collèges, routes, …) et les intercommunalités (un certain nombre d’actions sociales). La question financière, c’est-à-dire le transfert des recettes et des charges, devra être traitée avec attention. Il pourrait être utile de créer pour une durée transitoire à déterminer un conseil consultatif départemental réunissant les élus régionaux du département et les présidents des intercommunalités. Ce conseil pourrait avoir une mission d’avis sur les politiques impliquant le département. Il ferait descendre vers les intercommunalités/communes les politiques régionales et remonter les projets. Cela permettrait de maintenir provisoirement, un territoire, le département sans pour autant conserver une collectivité territoriale. La question de l’élection des sénateurs, dont la circonscription électorale est le département, devra être tranchée. Reste-t-on sur la base départementale ? S’appuie-t-on sur les limites des nouvelles régions ? Sur celles d’intercommunalités élargies ?

Les régions sont désormais fondamentales. Annoncer leur diminution pour arriver à deux fois moins de régions nous paraît à la fois arbitraire et artificiel. Il faut laisser l’initiative pour des rapprochements opportuns. Il est possible que dans certains cas les limites régionales soient parfaitement pertinentes. Il faut corriger des absurdités, comme la division en deux de la Normandie ou la mise à l’écart de la Bretagne de la Loire-Atlantique. Un point nous semble important à évoquer : le mode d’élection des conseillers régionaux. On constate que le mode électoral actuel coupe les conseillers régionaux de la population et même des élus locaux. La disparition des conseillers départementaux, plus proches du terrain par leur mode électoral, même avec le système du binôme envisagé en 2015, et le maintien du mode de scrutin des conseillers régionaux seraient mal perçus. Il pourrait être utile de réfléchir à un mode de scrutin inspiré de la réforme départementale qui garantirait une proximité de l’élu régional. Sur l’ensemble de ces strates, il nous paraît indispensable que ces évolutions poussées par l’État soient décidées par les collectivités, ce qui nous amène au calendrier.

Les délais annoncés ne sont pas suffisants pour une réforme sereine. Il ne faut pas oublier que la suppression des départements nécessite une révision de la Constitution. Les avis contraires sont juridiquement faibles. L’idéal pour cette réforme serait d’être tranchée in fine par référendum. Pour être indiscutable et s’inscrire dans l’Histoire future de la France, elle doit recueillir l’assentiment de la souveraineté nationale, ce qui sera d’autant plus facile à obtenir qu’elle ne sera pas polluée par des considérations partisanes que ne manqueraient pas de générer des changements d’échéances électorales. La redistribution des compétences, le devenir des fonctionnaires territoriaux, l’adhésion des Français doivent écarter toute précipitation. Mais les annonces faîtes ne doivent pas rester sans lendemain. C’est pourquoi, il est important qu’apparaisse une volonté affirmée avec un calendrier précis. Les responsables politiques, quel que soit le niveau de leur engagement, n’ont pas le droit à l’erreur pour un sujet aussi majeur.

Plaidoyer pour une Europe libre et prospère, une Europe qui respecte l’humain

mai 13, 2014 dans Actualité, On Parle de Nous par paris

JdeGTribune de Jacques de Guillebon, parue dans Nouvelles de France

« L’Europe ne sera pas nécessairement la plus puissante ou la plus riche mais bien ce coin de la planète où les hommes quels qu’ils soient pourront trouver non pas le bonheur, mais le plus de saveur, le plus de sens à la vie», écrivait Denis de Rougemont. Vœu pieux, dira le cynique. Et il est vrai que les vœux des « assis » chers à Bernanos ne se réalisent jamais. En vérité, il y aura eu peu d’instants dans l’histoire du monde où une classe politique qui, pourtant, se réjouit toute la journée de l’omnipotence de sa science et de sa technologie lesquelles, croit-elle, demain lui permettront de refabriquer les familles, de faire de l’humain un jouet à améliorer sans cesse comme une pousse de maïs de chez Monsanto™; qui, pourtant, a foi dans ses critères économiques comme la sorcière dans sa magie noire ; qui caresse avec obscénité sa petite courbe de PIB à tout bout de champ et compte les étoiles pour les ranger dans son coffre comme le personnage du Petit Prince ; il y aura eu peu d’instants où elle aura été si impuissante à changer la vie. Sortir de l’euro ? On peut pas. Contrôler les frontières ? On sait pas. Donner, sinon une définition, au moins une âme à l’Europe ? Pas possible. Négocier avec la Russie d’homme à homme ? On a peur. Rétablir l’ordre en Afrique ? C’est trop cher. En finir avec la dette ? Bof. Créer des conditions de vie décentes pour tous les citoyens ? Ça finira bien par arriver tout seul.

Dans son fatalisme, la seule réponse qu’elle donne continûment à ses administrés las voire coléreux, c’est de créer plus d’Europe. Inutile de chercher ni le sens ni l’opportunité de ce mantra que de Gaulle avait déjà moqué il y a bientôt cinquante ans. Le fait est qu’elle n’en a pas d’autre. Partout en Europe, dans les élections qui viennent, les partis de gouvernement autoproclamés vont prendre la pile de leur vie. Ils le savent, ils espèrent seulement limiter les dégâts. On sait qui va récolter les fruits de leur impotence.

Nous ne nous en réjouissons pas. Non que nous craignions le retour du fascisme ou de la bête immonde au ventre toujours, etc., mais simplement que nous ne croyons pas que les solutions proposées par les mouvements d’extrême droite ou populistes, même si ces termes sont bâtards, disons eurosceptiques et souverainistes, soient idoines.

La remise en cause de l’euro dans sa forme actuelle est certes souhaitable. La création d’un protectionnisme intelligent l’est aussi. La surveillance des frontières l’est encore. Mais ce sont des rustines. Pour filer la métaphore, quand la roue du vélo crève, il est nécessaire d’en colmater les trous. Mais il est au moins aussi nécessaire de la regonfler ensuite, et l’on ne voit ce qui, notamment dans un Front national emphilippoté jusqu’à la moelle, ferait office de pompe.

Nulle part on ne voit en effet que souffle quelque esprit ni européen ni français qui permette la résurrection de ce continent exténué. Le national de ce front n’est pas celui de de Gaulle, ni celui de Barrès, pas même celui de Déroulède, il est seulement la transcription politique de ce sentiment corporate que vendent les nouveaux managers aux entreprises. La France, ni l’Europe ne sont seulement des familles ou des entreprises. Elles vivent de bien autre chose, mais quelque chose que les énarques n’ont jamais su quantifier parce que cela leur demeure impalpable. Et il ferait beau voir qu’au pays de Jeanne d’Arc, de Saint Louis et de Bonaparte, l’on laissât faire la politique par des technocrates.

Nous affirmons bien au contraire d’eux, et bien au contraire aussi des sociaux-démocrates de droite comme de gauche, le génie incomparable de l’Europe, cet universel singulier, là où ont été élaborées les plus grandes libérations de l’humain, depuis la Grèce jusqu’à la démocratie contemporaine en passant par Rome et Jérusalem, le Moyen-Âge et la Renaissance. Nous affirmons que nous savons d’où vient ce génie, c’est-à-dire du christianisme, et nous nous en vantons. Nous nous vantons de ne savoir nous en passer jamais. Pourquoi ? Parce qu’il n’y aura aucune définition de la dignité inaliénable de l’homme sans lui. Parce que c’est à cause de lui que nous nous interdirons toujours de jamais toucher un cheveu d’un pauvre, d’un enfant, d’un faible, d’un handicapé, d’un exclu. Ainsi, nous ne plaidons pas pour une Europe puissante ou riche. Nous plaidons pour une Europe libre et prospère, qui ne saurait exister sans se fondre dans cette écologie intégrale qui respecte enfin le rythme de la nature comme le rythme de l’homme, dans sa chair et son esprit.

Et avec ces seules armes, nous incendierons le monde moderne.

Jacques de Guillebon, pour le Cercle Charles Péguy

« Liberté ou identité, faut-il choisir ? » retour sur la conférence d’Alain Finkielkraut

avril 7, 2014 dans Comptes-rendus par paris

 

conf-finkieVous avez fait paraître L’Identité malheureuse (Stock) il y a quelques mois, un livre qui a soulevé de violentes passions. On vous a accusé, vous le descendant de Juifs polonais déportés, de faire l’apologie d’un « nationalisme barrésien. » Avez-vous changé dans votre sentiment vis-à-vis de la France ?

 

Ni dans ma pensée, ni dans mon sentiment, il n’y a eu de revirement : je ne suis pas passé de l’hostilité à l’amour. J’ai certes longtemps vécu dans un sentiment d’indifférence accompagné de méfiance à l’égard des formes du nationalisme français quand elles allaient de pair avec un antisémitisme. Si je me réfère à Barrès aujourd’hui, ce n’est pas pour une réconciliation. J’ai lu Les familles spirituelles de la France, où, en 1917, Barrès se réconcilie avec les Juifs, car il les avait vu payer le tribut du sang dans la guerre. Mais en aucun cas, je ne peux subir le reproche d’être barrésien. Je me rappelle que dans un débat où on l’interpellait sur son antidreyfusisme, Barrès répondait : « Dreyfus est coupable, je le sais de sa race, il est couleur de traitre ». Evidemment, je n’ai jamais subis pour ma part les effets de ce nationalisme. Reste que j’ai été élevé dans la méfiance à l’égard de ses manifestations.

En tant que juif, j’ai été élevé dans l’amour inconditionnel pour Israël. Pour moi, la politique se posait en termes universalistes, et ici j’avais le sentiment de vivre dans une société plus que dans une nation. Mon identité restait juive au fond. Mais en même temps, toute ma vie intellectuelle a été placée sous le signe de Péguy qui dit qu’il faut suivre des indications sans faire de plan. Or, le problème s’est posé à moi un jour sans que je l’aie cherché : la France a fait son apparition en 1989, à l’occasion du débat sur la laïcité. A Creil, un principal avait exclu trois jeunes filles qui voulaient porter le voile en classe. Cette mesure suscita une polémique très vive : les responsables des églises dirent tout de suite leur hostilité et leur inquiétude devant le retour d’une laïcité de combat. L’archevêque de Paris, le Grand rabbin comme les chefs protestants élevèrent la voix. Les associations antiracistes, elles aussi, soutenaient les jeunes filles. Avec quelques autres, je publiai un texte sous le titre : Profs, ne capitulons pas. Le Ministre de l’Education nationale de l’époque était prêt à reculer. Il pensait alors que la République ne pouvait être menacée par cette offensive.

En 2004, l’interdiction des signes religieux ostensibles est votée, sous la houlette de Bernard Stasi, venu d’ailleurs de la communauté chrétienne. La France s’impose de plus en plus à ma réflexion car le débat s’est élargi, européanisé et même mondialisé. La France est montrée du doigt, l’Occident pointe une loi et un comportement liberticide. C’est là que je comprends que la laïcité n’est pas universelle. Si la sécularisation a eu lieu dans toute l’Europe, la France reste singulière, d’une singularité qui doit être défendue face à une offensive islamiste. La France devient pour moi un objet de civilisation à préserver. L’Europe est devenue un continent d’immigration malgré elle : quand certains l’incitent à devenir une société post-nationale pour être mieux à même de gérer l’apparition de nouvelles communautés, je pense pour moi qu’elle doit rester une nation. Car la France d’après ne sera pas métissée mais extrêmement crispée. Nous risquons d’aller jusqu’au séparatisme culturel puis territorial.

 

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Si l’on vous écoute, on peut avoir l’impression que le vieux dicton juif allemand qui disait Heureux comme Dieu en France s’inverse. Ce serait plutôt Malheureux comme Dieu en France, sous le régime de cette laïcité…

J’ai toujours été frappé par l’idée que la définition la plus profonde de la laïcité se trouve chez notre plus grand penseur chrétien, à nous Français : Pascal et sa célèbre distinction des ordres. Selon le legs de la métaphysique classique, il y aurait deux ordres, dans un partage dualiste du monde : la chair d’un côté, et le spirituel de l’autre. Mais Pascal ne s’en contente pas. Il distingue trois ordres : la chair, la charité qui procède de la grâce et entre les deux l’ordre spirituel. Il dit même qu’on ne peut les confondre. Or, la laïcité, c’est précisément l’ordre de l’esprit, celui qui est entre la chair et la charité. Cette distinction est vivante même chez ceux qui ne se réclament pas de Pascal. Elle explique le type de construction des lycées anciens aux hauts murs, qui sont parfois d’ailleurs d’anciens couvents. L’école est même appelée sanctuaire. A l’inverse, elle est aujourd’hui « le lieu d’ouverture sur la vie ». Ce n’est plus la laïcité pascalienne, celle que l’on trouvait aussi chez Péguy, celle Notre Jeunesse où, en 1911, alors qu’il est devenu catholique, il dit ne retirer aucune phrase de son œuvre. Où il rappelle que l’instituteur n’est pas le représentant d’une majorité, ni même de l’Etat, mais le représentant des poètes et de la culture qui ont fait l’humanité. La laïcité, c’est cela. Le moment où les valeurs suprêmes ne sont plus seulement religieuses mais également culturelles. C’est sa conception de la laïcité en tout cas. C’est même une singularité de la France : si identité il y a, elle n’est pas que folklorique. La littérature y a occupé une place centrale. Beaucoup le reconnaissaient jusqu’aux première décennies du XXe siècle, notamment dans l’élaboration de la langue française. L’école a un rôle de transmission de cette culture. J’en en ai bénéficié en tant qu’élève mais je me suis rendu compte que les enfants aujourd’hui n’ont plus cette chance. L’école a changé de mission. La littérature n’est plus au coeur de la représentation que la France a d’elle-même.

 

Vous faites le constat de la désaffection pour la littérature et la culture françaises. Mais quelles réponses imaginez-vous à cela ?

La France subit simultanément deux crises : celle de l’intégration d’abord. Les nouveaux arrivants refusent de jouer le jeu de l’intégration. Les rapports en témoignent depuis Les territoires perdus de la République ou encore Le rapport Aubin de 2004, et cela jusqu’aux rapports du Haut Conseil à l’Intégration. Les autorités font le choix de la reddition. Les rapports sur l’intégration de l’ère Hollande nous mènent vers une société « inclusive ». Le problème viendrait de l’intégration elle-même : intégrer, ce serait unilatéral, normatif et violent, et le français ne serait que la langue dominante. L’Ordonnance de Villers-Cotterêts a pourtant marqué l’histoire nationale, mais aussi la constitution de l’Europe.

Mais il y a aussi une crise de la transmission qui vient relayer cette crise de l’intégration. La démocratie et la technologie nous font vivre au présent. L’adolescent par exemple n’est plus jamais seul, même dans sa chambre. Pourtant, la lecture est une expérience de déconnexion. C’est grâce à elle que les morts nous parlent. Et une société est composée de plus de morts que de vivants. Mais la dynamique égalitaire de la démocratie tend à mettre toutes les pratiques et tous les discours sur le même plan. On voit le sort fait au mot de discrimination. Or, toutes les discrimination ne sont pas mauvaises. Le fait même de discriminer devient suspect. Il n’y a plus de place pour la transmission de la culture pour l’établissement des valeurs. C’est cela qui met en péril l’identité française et qui émeut chez moi le « patriotisme de compassion » dont a parlé Simone Weil. Si Simone Weil est très lue en Europe centrale, c’est par l’élaboration de ce concept, où elle parle des « petites nations », dans le sens de celles qui ont toujours été fragiles. Un concept qui peut valoir pour la France demain si elle se démet d’elle même. Mais elle y perdrait le meilleur de ce qu’elle est.

 

On a l’impression que vous avez admis la défaite de votre pensée. Gardez-vous cependant une espérance ?

Il n’a pas de réponse à cette question. C’est trop difficile. Je ne sais pas comment il serait possible de traduire aujourd’hui en termes politiques cette inquiétude. Car nous vivons dans la hantise du retour des années 30. Pour les progressistes, Hitler n’est pas mort, il revient tous les jours. Il est difficile dans ces circonstances de faire entendre le discours que j’essaie de tenir. Puisque le Front National occupe ce terrain, alors les traqueurs de la bête immonde pensent avoir raison. Le sens politique serait de dire que l’inquiétude identitaire des français est légitime. Tous les partis devraient la prendre en charge. Mais nous sommes de fait paralysés. En 2005, Le Monde publiait un article frappant, au lendemain des émeutes qui rendait compte de la difficulté d’être minoritaire chez soi. Les journaux avaient pourtant presque tous soutenu les révoltes, en parlant de mai 68 des banlieues. Il n’y avait pourtant dans ces émeutes pas de parole, pas de verbe, pas de revendications, mais beaucoup de gestes, très violents et surtout pas de femmes.

L’exercice de la mémoire en France conduit à l’oubli du présent. La problématique d’aujourd’hui est sans cesse la projection d’hier. Déjà François Furet expliquait que l’antifascisme était l’idéologie principale du communisme après la guerre. Le communisme est mort mais l’antifascisme reste présent. Quand Olivier Py ne veut pas s’occuper du festival d’Avignon si le maire est FN, il est sincère. Il y voit le retour d’Hitler. Tout ce qui le contredit est alors frappé de déni.

 

Vous dites cela aujourd’hui, mais n’avez-vous pas participé à la naissance de la repentance généralisée dans les années 80 ?

Le choix de l’antiracisme mitterrandien était un voile pour cacher ses propres défaites, et je l’ai critiqué très tôt. Nicolas Sarkozy a essayé de remettre le sujet de « l’identité nationale » sur le tapis, mais Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas tout essayé en même temps ? Il fut aussi à l’initiative d’une commission se demandant si le terme de diversité pouvait entrer dans la Constitution française. Heureusement, le Conseil constitutionnel y répondit par la négative. Sinon, la France deviendrait une auberge espagnole.

 

Et le mariage pour Tous ? Quelle est votre position ? Les réformes menacent-elles la civilisation ?

Je ne suis pas intervenu dans le débat, même si j’étais convaincu par les arguments de Frigide Barjot. La revendication de l’union civile est légitime pour moi. Mais le vrai problème est celui de la filiation. Car derrière, il y avait la PMA puis la GPA. On y va tout droit aujourd’hui. Ces pratiques se répandent dans le reste du monde, on les rapatriera en France. Il faut réveiller la droite comme la gauche conservatrice. Il s’agit de préserver et de fixer des limites. Il faut se défaire de l’enthousiasme du progrès. C’est ici qu’il faut un amour compassionnel du monde et de la terre. Suis-je de gauche ou de droite ? Je ne sais pas. En revanche, je suis intervenu sans réticences lors du débat sur l’introduction des études de genres à l’école. Jules Ferry disait qu’un instituteur ne pouvait rien dire qui puisse choquer un père de famille. La volonté de transformer les enfants en traqueurs de stéréotype est très inquiétante. Les enfants sont des nouveaux venus du monde, il faut donc les intégrer. C’est ce que dit Hannah Arendt. On veut en faire des êtres critiques de ce monde avant de les y intégrer. De plus, la différence des sexes est présente dans toute notre tradition littéraire. C’est le passé entier qui devient un stéréotype. On apprend alors aux enfants à se moquer du monde. C’est effrayant, c’est une atteinte à la civilisation. Il faudrait rompre avec cela en fondant une humanité sans aucune différence, alors que la première des différences est la différence sexuelle. Dans ce monde, toutes les positions sont désormais échangeables, il n’y a plus rien d’irréductible. Certains y voient une apothéose humaine. J’y vois personnellement une menace pour la civilisation.

 

Jacques de Guillebon pour le Cercle Charles Péguy de Paris

De Péguy à Finkielkraut, l’enracinement comme fondement de l’identité française

mars 28, 2014 dans Actualité, On Parle de Nous par paris

thibaudTribune de Thibaud de Bernis, parue dans le Figaro

A l’heure d’une crise idéologique de la droite française, il est temps de repenser l’identité à la lumière d’une tradition qui va de Péguy à Finkielkraut, celle de l’enracinement. C’est la mission que s’est donnée le Cercle Charles Péguy.

Poussée du Front national national-républicain, divergences à l’UMP, quasi-disparition de la démocratie chrétienne: la crise du politique s’accompagne en France d’une profonde crise identitaire de la droite. Les résultats des élections municipales prouvent une fois de plus que la droitisation de la société française se double dans le même temps de l’atomisation de cette droite. Une droite qui reste incapable de penser ni même de se penser parce qu’elle a abandonné, par lâcheté en général, les instruments intellectuels dont elle avait hérité. Face à une gauche qui la pétrifie en lui parlant d’une universalité aujourd’hui déguisée sous le nom de diversité, elle ne sait que répondre, de peur de ranimer les vieux démons de l’identité hystérisée.
Mais plus que l’identité de la droite c’est l’identité de la France, au sens où l’entendait Fernand Braudel, qu’il s’agit aujourd’hui de questionner. Identité, le mot est lâché. Alain Finkielkraut, qui en a livré une étude magistrale il y a quelques mois dans L’Identité malheureuse (Stock, 2013), a subi plus qu’à son tour les assauts de la bien-pensance, coupable qu’il était de relire Burke, Barrès ou Péguy à la lumière sombre de notre temps.
L’identité s’oppose au premier abord aux réalité de notre temps: mondialisation, réseaux, mobilité, multiculturalisme… Aux yeux de la gauche, c’est un mot interdit. Pourtant, surtout dans sa conception française, l’identité ou plutôt les identités qui nous constituent ne relèvent pas de l’enfermement et de la régression mais participent d’une ouverture sur l’universel. Imagine-t-on Platon sans Athènes, Dante sans Florence ou Péguy sans Chartres? L’identité, lorsqu’elle procède d’un enracinement et non d’un repli artificiel sur soi, est une des conditions du déploiement de la liberté de l’homme. Péguy défendait lui-même le principe d’un «arrachement raciné» de la pensée, c’est-à-dire d’une possibilité de l’héritage et de la transmission. C’est sans nul doute cette porte qui nous a été fermée, au nom d’une fausse égalité et d’un vivrensemble tyrannique.
Quand on l’interroge sur Charles Péguy, Alain Finkielkraut répond précisément que «nous sommes comptables d’un certain héritage, nous sommes comptables d’un certain passé. Nos ancêtres nous regardent. Nous avons à nous en montrer dignes. Nous devons être à la hauteur.» C’est à une dynamique de l’enracinement spirituel et temporel que nous invite Finkielkraut. Le pessimisme de l’auteur du Mécontemporain peut rebuter certains: il a pourtant l’immense mérite d’interpeller les hommes politiques et les citoyens sur l’urgence de modifier leur regard sur notre société, d’employer les mots justes pour désigner les réalités qui s’offrent à nous. La crise du politique est une crise de la promesse et de l’action en même temps qu’un refus de la décence et de la mesure. Pour retrouver nos libertés vis-à-vis de l’Etat, des puissances d’argent et du politiquement correct, il est temps de restaurer les solidarités naturelles, le sens du bien commun et la liberté de l’esprit. C’est à quoi s’emploie, à sa mesure, le Cercle Charles Péguy aujourd’hui.

Thibaud de Bernis